Une autre vision du voyage

Mon pays de prédilection

En 1925, à une époque où pour traverser l’Amérique, on changeait de voiture comme de monture, Maurice Maeterlinck fait l’éloge de la culture européenne par contraste avec les immensités américaines. Un texte au charme un peu suranné mais recelant quelques comparaisons qui ne peuvent que résonner avec notre actualité, notamment sur l’insipidité des fruits d’outre-Atlantique.

Un texte de Maurice Maeterlinck en préface au livre Au gai royaume de l’Azur, paru chez J. Rey à Grenoble en 1925

Je ne redirai pas, après tant d’autres, les beautés sans nombre de la , Côte d’Azur ». Quand on a quelque peu voyagé, on est bien obligé de reconnaître que le département des Alpes-Maritimes·tout entier est l’un des coins les plus féeriques-de notre planète; les fantastiques mais inhabitables régions tropicales, naturellement exceptées. Et le grand miracle, c’est que ce miraculeux paradis ne se trouve qu’à quelque douze heures de chemin de fer de Paris. L’Américain de New-York, pour atteindre un climat à peu près égal à celui de Nice, de Cannes ou de Menton, est obligé de rouler, sans autre arrêt que les dix minutes périodiquement nécessaires aux changements de machine, durant cinq jours et six nuits. Il n’est pas étonnant qu’après une telle épreuve, il rejoigne enfin le printemps et le soleil sur les bords du Pacifique. Mais si ce printemps et ce soleil d’hiver valent ceux de notre Méditerranée, il s’en faut de beaucoup que l’immense Californie, dont la superficie est presque égale à celle de toute la France, nous offre la dixième partie des beautés et des merveilles que la bienveillante nature, dans une sorte de généreuse folie, s’est plu à entasser sur les quatre cent mille hectares que compte les Alpes-Maritimes. A dire toute la vérité, hormis ses admirables vergers dont les arbres taillés en pyramides, sont couverts, des pieds à la tête, d’énormes fruits d’or et d’ailleurs sans saveur, hormis quelques « Bungalows » des environs de Los Angelès, d’Holiwood [sic], de Santa Barbara et des prodigieuses forêts sous-marines de Santa-Catalina, on n’y rencontre rien qui, s’il s’y trouvait brusquement transporté, retiendrait l’attention du moins blasé de nos hivernants. La campagne est à peine ondulée, rase et presque sans arbre, car !’Américain n’aime pas beaucoup l’arbre, très peu de fleurs, pas de villages, pas de fermes, pas de torrents, pas de sous-bois, pas de gorges ombreuses, et surtout, pas de souvenirs du passé ; rien que d’innombrables poteaux télégraphiques, les squelettes de fer de milliers de puits à pétrole, de hautes cheminées d’usine, et des baraquements provisoires comme si toute la campagne n’était qu’une banlieue industrielle indéfiniment prolongée. Et pourtant, c’est ce qu’on appelle le paradis de l’Amérique.

Les trois mois que j’ai passés là-bas, mieux que vingt années de séjour au milieu d’elles, m’ont ouvert les yeux sur les splendeurs et les délices de nos rives méditerranéennes. Ici tout se ramasse autour d’une journée pour le plaisir des yeux : soleil, flots d’azur, horizons de cristal, terres multicolores, arbres du Nord et du Midi, du datier au mélèze, gorges profondes, forêts crépusculaires, jardins éblouissants; et quelques heures suffisent pour monter du fond de Nice qui flamboie en juillet dans sa coupe de saphir et d’argent, aux neiges éternelles qui avoisinent la Madone de Fenêtre et les cascades du Boréon; tandis que se déroulent sous nos yeux les merveilles de la mer, de la plaine féconde, des vallées qui s’élèvent et des hautes montagnes.

Comme des gardiens vieillis dans d’incomparables musées, nous n’apercevons plus les chefs-d’œuvre au milieu desquels nous vivons. A voir l’admiration dont là-bas, ils entourent quelques pauvres vestiges des missions espagnoles qui datent du XVIIIe siècle, ou quelques masures délabrées de la nouvelle Orléans, la seule ville dont le passé remonte à deux cents ans, ils mettraient sous verre la moitié de notre département et organiseraient des trains spéciaux de Boston à Los Angelès ou de Sacramento à Washington, afin de permettre à tout un peuple d’admirer, autant qu’ils le méritent, les sites, les curiosités nationales, les villes et les villages que le temps a semé comme des perles au flanc ou au sommet de nos montagnes, au creux de nos vallées: Tourette !’Africaine, Vence l’épiscopale, St-Paul avec ses portes et ses remparts, tels qu’ils étaient au temps de François 1er, Grasse et ses champs de roses, Entrevaux et ses chemins de ronde dans le ciel Eze et Gourdon perchées sur leur rocher, Château-Neuf l’abandonnée, Annot aux vieilles rues, Allos au lac de neige, gorges de Da- luis, du Cians, du Verdon, du Loup, de la Mescla, torrents de la Vésubie, de la Tinée et de la Gordolasque, calan-ques et bois de l’Estérel, des Maures et du Don… Vous vous lasseriez de me lire, avant que je me lasse de les énumérer.

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