L’innovation ambigüe : pratiques agricoles et trajectoires de transition

L’innovation ambigüe : pratiques agricoles et trajectoires de transition

Papier présenté lors du 2eme Congrès interdisciplinaire du Développement durable, 20-22 mai 2015, Louvain-la-Neuve

Philippe Baret, philippe.baret@uclouvain.be, Earth & Life Institute, Université de Louvain, ingénieur agronome

Julie Van Damme, julie.vandamme@uclouvain.be, Earth & Life Institute, Université de Louvain, bioingénieur

Contexte : enjeux et innovation

Les agricultures du monde et les systèmes alimentaires auxquels elles participent sont au coeur de nouveaux enjeux : nourrir l’humanité, en réduisant les inégalités, en restant dans les limites du système planétaire et en maintenant les bases écologiques de la production agricole (De Schutter 2010). La difficulté de ce défi est la double transition, d’une part du système d’inspiration industrielle qui domine les systèmes agraires des pays développés et dont les impacts environnementaux (biodiversité, climat) et sociaux (inégalités, santé) sont non soutenables, et d’autre part, d’une agriculture paysanne à très petite échelle et mal équipée qui est le lot de la majorité des agriculteurs du monde et donc l’efficacité et la résilience pourrait être améliorées. Dans les deux cas, ce changement demandera des innovations non seulement techniques mais aussi sociales.

Au mot innovation est naturellement accolé technologique (Vanloqueren, 2006), comme un avatar des logiques du XXème siècle où la technologie était au coeur des futurs du monde Cette association habituelle oblitère la diversité des types d’innovations (sociale, organisationnelle, systémique) et leurs efficacités respectives. Elle entretient également la confusion entre l’invention technique (l’objet) et le processus d’innovation (Van Damme, Ansoms, and Baret 2014). Quelles que soient les performances et la nature de l’objet, une innovation n’est appropriée que par des acteurs en interrelation dans un système existant. Au terme du processus d’innovation, il y aura donc reconfiguration du système (Delville, Broutin, and Castellanet 2004).

 

Dichotomie du débat

Construit sur une critique du modèle industriel et de ses impasses en terme environnementaux et sociaux, les propositions actuelles d’innovation pour les systèmes agricoles sont doubles. D’une part, des améliorations techniques et organisationnelles qui visent à améliorer la valorisation des services écosystémiques dans le processus de production tout en diminuant l’impact de l’activité agricole sur les écosystèmes. Dans cette première approche, la dimension sociale et économique est peu discutée. On retrouve cette approche dans le concept d’agriculture écologiquement intensive (Griffon 2013). Il s’agit d’améliorer un système existant en partant de l’échelle de la parcelle. D’autre part, des approches plus radicales, basées sur des modèles alternatifs dont la mise en oeuvre se fait au sein de structures pilotes (ferme biologique du Bec Hellouin, ferme de Pierre Rabhi, … (Lautre 2013)). Ces propositions alternatives donnent un rôle central aux dimensions humaines et sociales, allant même jusqu’à coupler changement personnel et changement technique et collectif (Gueldry 2012)

L’articulation de ces deux approches au niveau des systèmes alimentaires est incertaine. L’horizon est-il celui d’une compétition entre deux visions de l’agriculture, d’une coexistence maitrisée ou d’une fertilisation croisée? Des modèles de la transition sont proposés mais restent l’objet d’incertitudes et de critiques . D’autant plus qu’à la diversité des filières alimentaires correspond une diversité de jeux d’acteurs et de verrouillages éventuels (Baret et al. 2013).

 

Deux dynamiques de changement

D’un point de vue d’agronome, notre choix est de comparer deux situations : l’évolution du travail du sol et la question des semences.

 

Simplification du travail du sol

Apparus dans les années 1950 dans des agricultures américaines (Derpsch 1998), la réduction du travail du sol par la suppression du labour est une proposition technique qui suscite beaucoup d’intérêt et débat. Elle suppose une reconfiguration importante au niveau de l’exploitation en terme d’équipement et de compétences. Les avantages d’une réduction du travail du sol peuvent être très divers : réduction des coûts (économiques), simplification du travail, lutte contre l’érosion, restauration de la vie du sol. En fonction de ces objectifs, du contexte, du savoir-faire et des choix de l’agriculteur, le modèle utilisé peut aussi être très variable : depuis un modèle basé sur l’utilisation d’herbicides chimiques jusqu’aux approches d’agriculture biologique. Dans tous les cas, la suppression du labour apparait comme une trajectoire innovante par rapport au modèle basé sur le labour hérité du Moyen Age (Mazoyer and Roudart 1997). Souvent construites au départ du système existant, les innovations liées aux techniques simplifiées de travail du sol sont le plus souvent émergentes au sein du système existant par un processus d’insularisation ((Vankeerberghen, Dannevoye, and Stassart 2014)

 

Semences : plantes transgéniques et réseau semences paysannes

La question des semences est plus controversée car elle est plus dépendante du jeu des acteurs que de l’objet lui-même. A front renversé, l’innovation est cette fois du côté du modèle industriel avec la proposition des plantes transgéniques. Une proposition assez limitée en pratique, puisque plus de 95 % des plantes transgéniques cultivées dans le monde sont soit résistante à un herbicide, soit produisant leur propre insecticide, soit une combinaison de ces deux propriétés (www.isaaa.org). Les plantes transgéniques d’aujourd’hui sont donc liées à une production sur grande surface et ont comme premier bénéfice la simplification du travail de l’agriculteur. Elles impliquent aussi une logique de brevet et de propriété intellectuelle (Joly and Lemarié 2002). En parallèle, une remise en cause de la privatisation des ressources génétiques végétales (Bonneuil and Thomas 2012) et de son évolution récente a conduit au développement d’approches alternatives comme le réseau des semences paysannes (Demeulenaere and Bonneuil 2010) ou les semences open source (Kloppenburg 2014) Le rapport de forces est très déséquilibré en faveur du modèle industriel par rapport aux propositions alternatives.

 

Une approche comparative

La comparaison de ces deux contextes d’innovation en agriculture que sont les techniques simplifiées de travail du sol et la question des semences montrent la diversité des situations. Dans le premier cas, la dimension technique occulte en grande partie le jeu des acteurs : ce sont des pratiques qui sont comparées et qui peuvent même être intégrées dans un continuum. Dans le second cas, la controverse est majeure au niveau médiatique et socio-économique mais les pratiques de terrain se déroulent dans des contextes extrêmement différents : plantes transgéniques dans des systèmes très simplifiés de grande taille, systèmes semenciers alternatifs sur des exploitations de plus petites tailles et avec un niveau de complexité plus élevé (rotations longues, diversité des cultures et/ou des variétés, …).

Une discussion exhaustive de l’application des théories de la transition aux innovations en agriculture dépasse le cadre de ce papier mais différents éléments issus de la comparaison des deux situations présentées précédemment peuvent éclairer la discussion.

Concernant l’innovation comme moteur de transition, la technique du sans labour peut, en fonction des jeux d’acteurs, soit conduire à un renforcement du système existant avec même un accroissement des surfaces facilité par la simplification qu’il implique, soit servir de fondement à une reconfiguration en profondeur du système par la valorisation de nouveaux services écosystémiques (contrôle biologique, couverture continue du sol, …). La maîtrise du désherbage est un des éléments clés pour déterminer la faisabilité de ces différentes trajectoires (Chauvel, Tschudy, and Munier-Jolain 2011). D’un point de vue politique, l’ambiguité de l’invention technique tient à ce qu’elle peut nourrir différentes trajectoires sans que ce choix soit explicite ex ante. La même innovation peut renforcer la survie d’un système non pertinent sur le long terme en en augmentant la durabilité tout en bloquant la reconfiguration plus radicale du système, cette reconfiguration étant requise par l’importance des enjeux à long terme mais étant moins compétitive sur le court terme. La tendance à l’agrandissement et au développement des systèmes hors sols en production animale suit la même logique court termiste par rapport au développement de modèle alternatif plus difficile à mettre en œuvre mais plus pertinent sur le long terme ((Dumont et al. 2013). L’innovation par les techniques de culture simplifiées. Les solutions techniques font leur chemin sans qu’un débat se fasse

La question des semences, attisée notamment par la controverse sur les OGM, a ouvert un débat dont la porte d’entrée est plus politique que technique et qui dépasse le niveau du champ en mobilisant aussi des questions de santé, de biodiversité et d’environnement. Les différentes possibilités techniques existent mais la question est celle du statut que l’on donne à la semence. Un nouveau mode de (dé)régulation des systèmes semenciers conduira-t-il à une convergence entre modèles, une compétition accrue ou à une co-existence de systèmes dans un partage de l’espace et des consommateurs ? Au stade actuel, les modes alternatifs de gestion des semences sont associés à des petits collectifs d’agriculteurs. Une diffusion à plus grande échelle est-elle possible (Demeulenaere and Bonneuil 2010) ?

Les expériences pilotes en cours sont-elles généralisables à d’autres agriculteurs ? Le caractère très alternatif de certaines expérimentations pilotes (et notamment leur faible efficacité économique) et le fait qu’elles soient portées par des agriculteurs NIMA (non issus du milieu agricole) pourrait les faire apparaître comme peu transmissible vers les pratiques agricoles existantes. Elles constitueraient des innovation de niche relativement éloignées du régime dominant et construisant leur légitimité sur cette opposition. A l’inverse de l’insularisation qui semble caractériser l’émergence de l’agriculture de conservation, on est ici, dans le cas des semences, dans la construction d’un régime alternatif émergeant hors du cadre.

 

Conclusion

L’innovation dans les systèmes agraires peut aider à un processus de transition mais elle est peut aussi être un élément important du verrouillage autour des modèles anciens. En fonction des enjeux envisagés et des techniques mobilisées, la contribution d’une innovation à la transition est donc ambiguë. Seule une analyse sur le long terme des impacts des propositions innovantes, de leur contribution à la réduction des inégalités et à des systèmes alimentaires plus durables peut éclairer leur pertinence. Vu les ressources limitées et l’urgence d’une transition, l’évaluation des propositions d’innovation et un soutien réel à celles qui sont les plus pertinentes est une nécessité. Laisser agir des processus de sélection implicite basés sur les seuls arguments économiques ou l’action des lobbies serait incohérent au vu des verrouillages et des effets de dépendance au chemin identifiées depuis plusieurs décennies (Merton 1968).

 

Baret, Philippe, Pierre M. Stassart, Gaëtan Vanloqueren, and Jullie Van Damme. 2013. “Dépasser les verrouillages de régimes socio-techniques des systèmes alimentaires pour construire une transition agro-écologique.” http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/136905.

Bonneuil, Christophe, and Frédéric Thomas. 2012. Semences : une histoire politique: Amélioration des plantes, agriculture et alimentation en France depuis la Seconde Guerre mondiale. ECLM.

Chauvel, B., Clément Tschudy, and Nicolas Munier-Jolain. 2011. “Gestion Intégrée de La Flore Adventice.” Cah Agric 20: 194–203.

De Schutter, O. 2010. UN Special Rapporteur on the Right to Food.“Food Commodities Speculation and Food Price Crises.” Briefing Note.

Delville, P. L, C. Broutin, and C. Castellanet. 2004. “Coopérer Aujourd’hui No 36.”

Demeulenaere, E., and C. Bonneuil. 2010. “Cultiver La Biodiversité. Semences et Identité Paysanne.” Les Mondes Agricoles En Politique. De La Fin Des Paysans Au Retour de La Question Agricole, 73–92.

Derpsch, Rolf. 1998. “Historical Review of No-Tillage Cultivation of Crops.” In FAO International Workshop, Conservation Tillage for Sustainable Agriculture, 205–18.

Dumont, B., L. Fortun-Lamothe, M. Jouven, M. Thomas, and M. Tichit. 2013. “Prospects from Agroecology and Industrial Ecology for Animal Production in the 21st Century.” Animal 7 (06): 1028–43.

Griffon, Michel. 2013. Qu’est Ce Que L’agriculture Écologiquement Intensive? Editions Quae.

Gueldry, Michel. 2012. “Pierre Rabhi, Vers La Sobriété Heureuse. Actes Sud, 2010143 Pages, ISBN 978-2-7427-8967-2.” VertigO-La Revue Électronique En Sciences de L’environnement. http://vertigo.revues.org/11534.

Joly, Pierre-Benoit, and Stéphane Lemarié. 2002. “The Technological Trajectories of the Agrochemical Industry: Change and Continuity.” Science and Public Policy 29 (4): 259–66.

Kloppenburg, Jack. 2014. “Re-Purposing the Master’s Tools: The Open Source Seed Initiative and the Struggle for Seed Sovereignty.” Journal of Peasant Studies 41 (6): 1225–46.

Lautre, Yonne. 2013. “Ferme Des Amanins, Un Exemple de La Réussite de L’agroécologie.”

Mazoyer, Marcel, and Laurence Roudart. 1997. Histoire Des Agricultures Du Monde. ULB–Universite Libre de Bruxelles. https://ideas.repec.org/p/ulb/ulbeco/2013-44782.html.

Merton, R. K. 1968. “The Matthew Effect in Science: The Reward and Communication Systems of Science Are Considered.” Science 159 (3810): 56.

Van Damme, Julie, An Ansoms, and Philippe V. Baret. 2014. “Agricultural Innovation from above and from below: Confrontation and Integration on Rwanda’s Hills.” African Affairs 113 (450): 108–27.

Vankeerberghen, Audrey, Bastien Dannevoye, and Pierre M. Stassart. 2014. “L’insularisation Comme Mode de Transition, Le Cas de L’agriculture de Conservation En Région Wallonne.” Les Métamorphoses Du Productivisme Agricole. Pour Une Sociologie Des Grandes Cultures.

Vanloqueren, G. (2006) Vive le Roi, vive l’innovation ? Le Soir, 27 juillet 2006

Version du 16.05.2015

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